FALK VAN GAVER: POUR UNE ECOLOGIE INTEGRALE

Réflexions


Pour une écologie intégrale

Cet article de Falk van Gaver est parru dans « L’Homme Nouveau ». Falk van Gaver, qui a entre autre publié « Le Politique et le Sacré », nous a aimablement autorisé à reproduire le présent article.

On ne peut que se réjouir – même si c’est superficiel et insuffisant – de l’importance médiatique et politique qu’a pris la question écologique. Benoît XVI a ainsi rappelé son attachement profond à une écologie authentique le 1er janvier dernier :

« Dans l’encyclique Centesimus annus, Jean-Paul II écrit : « Non seulement la terre a été donnée par Dieu à l’homme qui doit en faire usage dans le respect de l’intention primitive, bonne, dans laquelle elle a été donnée, mais l’homme, lui aussi, est donné par Dieu à lui-même et il doit donc respecter la structure naturelle et morale dont il a été doté ». C’est en répondant à cette consigne, qui lui a été adressée par le Créateur, que l’homme, avec ses semblables, peut donner vie à un monde de paix. En plus de l’écologie de la nature, il y a donc une « écologie » que nous pourrions appeler « humaine », qui requiert parfois une « écologie sociale ». Et cela implique pour l’humanité, si la paix lui tient à coeur, d’avoir toujours plus présents à l’esprit les liens qui existent entre l’écologie naturelle, à savoir le respect de la nature, et l’écologie humaine. L’expérience montre que toute attitude irrespectueuse envers l’environnement porte préjudice à la convivialité humaine, et inversement. Un lien indissoluble apparaît toujours plus clairement entre la paix avec la création et la paix entre les hommes. L’une et l’autre présupposent la paix avec Dieu. La poésie-prière de saint François, connue aussi comme « le Cantique de Frère Soleil », constitue un exemple admirable – toujours actuel – de cette écologie multiforme de la paix. »

C’est l’occasion de rappeler ici les principes d’une écologie véritablement profonde et radicale. L’écologie, « science de la maison » selon l’étymologie, est bien trop souvent tronquée, trop partielle même quand elle n’est pas partiale. Il est grand temps que les catholiques, dont le nom est à cet égard significatif – « catholique » ne veut-il pas dire justement en grec (kath’holon) « relatif au tout », « universel », « intégral »… ? contre toutes les manipulations et réductions que subit l’écologie, se fassent les profonds penseurs et les ardents défenseurs, tant sur les plans théoriques que pratiques, d’une écologie intégrale. Le catéchisme de l’Église Catholique ne réclame-t-il pas « un respect religieux de l’intégrité de la Création » ? Allons-nous y rester sourds ? Qu’est-ce donc que l’écologie intégrale ? C’est une écologie catholique au sens le plus plénier du terme. C’est avant tout reconnaître et proclamer l’aspect intrinsèquement écologique – et ce bien avant que le terme « écologie » n’existe – de la religion. Une écologie intégrale, c’est une écologie complète, une écologie à la fois humaine et naturelle, temporelle et spirituelle. On en trouve de nombreux axes dans le Magistère, dans les écrits des papes, notamment Jean-Paul II et Benoît XVI, mais aussi le Catéchisme et dans la Doctrine sociale de l’Église, ainsi que dans toute la Tradition chrétienne à travers les siècles, chez tous les grands saints d’Orient et d’Occident de deux mille ans de christianisme. On en trouve des bases sûres dans toute la Bible, à commencer par la Genèse bien sûr, mais aussi les Psaumes, les Proverbes, la Sagesse, et le Nouveau Testament évidemment : les Evangiles, les Epîtres, l’Apocalypse… La question écologique est, le mot en moins, centralement présente dans la religion biblique, dans toute sa pensée comme dans tous ses rites, dans toute sa liturgie et toutes ses pratiques. De nombreuses études ont été faites à ce sujet, il serait trop long de revenir ici dessus, mais une brève recherche bibliographique fournira à tout lecteur de quoi solidement s’informer. De plus, la pensée écologique a été et est au centre de la pensée de nombreux écrivains, poètes, penseurs, philosophes, chercheurs, scientifiques et théologiens authentiquement chrétiens.

La question écologique est une question moderne, parce que c’est surtout la modernité qui a posé la nature comme problème et donc l’écologie sous le mode de la crise. L’écologie est donc une question moderne, mais à laquelle il faudra faire attention d’apporter une juste réponse. Et pour que cette réponse soit juste, il faut se pencher sur ce que dit le monde d’où est sortie – dans tous les sens du terme – la modernité, ce monde d’avant la question écologique, d’avant l’écologie vécue sous le mode de la catastrophe. Ce monde, d’où sort la modernité avant de conquérir le monde, c’est la chrétienté. Il apparaît donc avisé de voir ce que la tradition chrétienne, des origines à nos jours, dit de la nature, comment elle envisage ce qui deviendra l’écologie, afin d’apporter des éléments de réponse à la crise majeure de notre siècle – qui à terme met en péril la vie même de l’humanité et de la planète. Tout homme découvrira avec intérêt et profit cette permanence centrale de ce que l’on pourrait appeler la « pensée écologique chrétienne », et sera sans doute surpris d’apprendre qu’elle est toujours vivace, bien qu’ignorée du grand public – fût-il catholique. C’est à la découverte de cet univers méconnu de la pensée chrétienne de l’univers que nous voulons inviter les lecteurs et exhorter les fidèles, pour qu’ils se fassent eux aussi les apôtres du salut intégral du monde, écoutant vraiment l’appel du Christ : « Allez et évangélisez la Création tout entière. »

Tout cela montrera bien, à qui veut bien le voir, la nature profondément, intrinsèquement, intégralement écologique du christianisme, par excellence catholique – puisque in extenso l’Église catholique, ecclesia catholica, « convocation universelle », « rassemblement de tout » selon l’étymologie grecque, est, comme le montre saint Paul, la communauté de toute la Création récapitulée, transfigurée, sauvée et réconciliée avec Dieu dans le Christ. Dès lors, l’effort de l’intelligence, et de l’intelligence vraiment et pleinement catholique, attentive au tout, sera d’appliquer ces principes éternels aux réalités de son temps : à savoir, penser la crise écologique majeure de notre époque et proposer et incarner une réponse concrète par une vie pleinement évangélique – qui est la plus écologique qui soit -, c’est-à-dire faire face à la catastrophe de façon proprement apocalyptique. Voilà ce qu’est l’écologie intégrale : une pensée intégralement écologique parce que pleinement catholique, et une vie intégralement écologique parce qu’intégralement évangélique. Cette écologie intégrale peut être l’axe temporel autour duquel les catholiques peuvent fédérer dans leur travail politique et économique les espoirs et les besoins vitaux de leur temps, et y répondre pleinement, intégralement, dans le temporel comme dans le spirituel. L’écologie, et l’écologie intégrale, n’est pas un tour de passe-passe, une stratégie ni une tactique : c’est une nécessité, et une nécessité vitale, qu’il serait criminel de négliger. Les chrétiens doivent immédiatement assumer intégralement la nécessité, l’urgence écologique des temps – pour la gloire de Dieu et le salut du monde.

Après l’immense et permanente rupture de tradition, rupture de transmission, interruption permanente de transmission, révolution permanente qui est le fondement même de la dynamique des derniers siècles que l’on a appelé « modernité », nous savons qu’aucun salut ni réenchantement du monde ne se fera sans une reprise de tradition. Cette reprise est bien sûr culturelle, et comme les moines copistes des siècles barbares et les dissidents de Fahrenheit 451, il faudra préserver, conserver et transmettre les grands récits de notre culture européenne, et avant tout la « matière première » que constituent les grandes œuvres épiques et poétiques : la Bible évidemment et tout notre patrimoine spirituel, mais aussi l’Iliade, l’Odyssée et l’Enéide, les légendes arthuriennes et la Divine Comédie… Les œuvres vastes, les épopées, les genèses, les récits fondateurs, l’histoire transfigurée en légende, les grands mythes et symboles, sacrements d’initiation, d’union et de transmission… Et puis toute la foule des contes et légendes superposés des pays où l’on vit… C’est toute la culture chrétienne européenne – et même celle d’avant même qu’Europe fût baptisée – qu’il faut assumer et conserver pour la transmettre. Car il faut ne rien oublier des sources de l’Europe : juives et chrétiennes, grecques et romaines, celtes et germaines, slaves et latines – l’Europe pleine et entière transfigurée dans le Christ. Europe tout entière fut purifiée et baptisée en ses peuples, c’est un immense mystère que nous ne pouvons oublier. Il n’y a rien de plus révolutionnaire aujourd’hui que cette conservation, que ce retour aux sources vives et jaillissantes de notre culture.

Mais cette arche de salut ne doit pas oublier la nature, fondement de toute culture. La culture hors-sol qui constitue sur tous les plans la base de notre civilisation moderne montre ses limites. La reprise de tradition doit s’effectuer sur tous les plans, il faut l’étendre à tous les aspects de la vie, notamment économiques et écologiques. Une reprise de tradition n’est pas un retour en arrière, une copie du passé, mais une continuation inventive des méthodes qui ont fait leur preuve à travers siècles. L’agriculture biologique et l’architecture écologique sont de bons exemples, même si encore trop minoritaires, de ce qu’une reprise de tradition peut avoir de bon et de fécond. Cette reprise de tradition, multiforme et créative, est la seule véritable révolution – au sens étymologique ainsi que l’entendait Péguy : « seule la tradition est révolutionnaire… » – et le seul véritable progrès, concret et durable, le seul développement intégral qui soit. Car rien ne pousse longtemps sans racines.

Ce qui peut paraître une rêverie ou un luxe sera ce qui nous sauvera et nos enfants : cela seul qui paraît inutile ou impossible sera salutaire. Sacrifices, efforts, ruptures – rupture avec la rupture… – : bien sûr ! Mais quelle immense nécessité que celle d’incarner dans un monde qui s’écroule, face aux eaux qui montent et aux déserts qui croissent, des arches sûres, tant spirituelles que temporelles. La refondation d’une culture et d’une société authentiquement humaine car pleinement chrétienne se fera dans la lenteur, la maturation, la sueur, les larmes et le sang, sans doute… Mais voilà la tâche propre qui nous attend, laïcs baptisés et toutes personnes de bonne volonté. Cela fera sourire les tièdes et les sceptiques, amis leur sourire est à la mesure de leur renoncement (entendons par ce mot lâcheté ou paresse et non la vertu du dépouillement : bien au contraire, on renonce bien trop souvent à ce renoncement-là, et on oublie les vertus temporelles aussi bien que spirituelles du jeûne et du sabbat). « Allons bon, encore des élucubrations fantastiques, nous autres sommes des gens sérieux qui assumons la réalité… » Ainsi répète-t-on l’injonction de ce monde et de son prince : « il faut vivre avec son temps… » Non ! Il faut vivre avec l’Eternel. Lui seul peut remplir et épanouir notre temps, mener à leur plénitude chacune de nos secondes, chacun de nos souffles, faire mûrir chaque vie et chaque être jusqu’en vie éternelle.

Falk van Gaver

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